Deux séances consécutives hier à Rome,
pendant la sixième conférence de l’International AIDS Society ont été consacrées,
maintenant que nous avons des données scientifiques convaincantes sur les
avantages du traitement comme prévention et sur la PrEP, à l’application
pratique de ces nouvelles méthodes de prévention.
"Nous sommes passés de 'et si c’était possible?" à 'que faire maintenant?'" a commenté
Mitchell Warren, le Directeur exécutif de l'AIDS Vaccine Advocacy Coalition
(AVAC), en parlant de ce qu’il nous reste à apprendre, des obstacles à confronter
et des ressources nécessaires pour maximiser la promesse de la prévention
fondée sur les antirétroviraux.
Anthony
Fauci, le directeur de l'Institut national américain des allergies et des
maladies infectieuses (NIAID), a déclaré: "Nous avons maintenant une solide
base scientifique pour dire que même en l'absence d'un vaccin, nous avons les
moyens de mettre fin à l'épidémie. Je ne peux pas aller voir le président des
Etats-Unis et lui dire: 'Nous pouvons guérir le VIH» Mais je peux
lui dire «la fin de l'épidémie est scientifiquement réalisable'."
Auparavant, cependant, Nancy Padian de l’US Global AIDS Coordinator a
souligné que de formidables défis restaient encore à surmonter pour que le
traitement antirétroviral atteigne cet objectif.
Les médicaments
antirétroviraux (ARV) peuvent-ils vraiment contrôler la charge virale pendant
de nombreuses années, et l’augmentation du nombre de personnes sous traitement
entrainerait-elle un niveau accru de résistance, restent parmi les questions
qu’on se pose. La question pratique la plus importante, cependant, est de
savoir si le traitement comme méthode de prévention pourrait fonctionner dans
les situations où le VIH est surtout transmis par des personnes ayant une
infection au VIH récente et aigue.
Les principaux
obstacles au traitement comme prévention, cependant, sont la stigmatisation et
le manque de ressources. La mise en place
de la prévention fondée sur le traitement antirétroviral serait non seulement
coûteuse en termes de médicaments, mais nécessiterait également des ressources
humaines supplémentaires, des formations approfondies et la redistribution des
tâches pour les conseillers en prévention afin qu'ils puissent traiter des
données biomédicales. Il y aurait
aussi des coûts supplémentaires en termes de tests et de surveillance.
L'autre gros
obstacle sera la stigmatisation du dépistage, a-t-elle dit, en particulier pour
les populations à risque dans les sociétés où l'injection de drogues, les relations
sexuelles entre hommes, ou le travail dans l’industrie du sexe ont été
criminalisés et stigmatisés. Pour que le traitement
comme prévention soit effectif, il faudrait non seulement que les individus se
présentent au dépistage puis aillent dans une association communautaire de
soutien pour obtenir des conseils sur la prévention, mais il faudrait aussi que
des rapports beaucoup plus étroits existent avec le personnel médical qui
risque d’avoir des préjudices ou d’être perçu de cette façon.
Mitchell
Warren a publié un appel à l'action pour mettre en œuvre les nouvelles
stratégies, mais sa présentation a été tempérée par le réalisme. "Nous
avons des preuves, nous disposons des données, et nous devons maintenant
prendre des décisions," a-t-il dit.
Tout
d'abord, dit-il, nous avons besoin "d’un ensemble intelligent" d’activités
de prévention adaptées aux différentes personnes et aux populations. "Cela peut
être frustrant d'avoir tous ces outils (il a compté 13 outils différents dont
l’efficacité a désormais été prouvée) et de ne pas savoir lesquels choisir ou
comment les financer," a-t-il dit, "mais c'est type de frustration meilleur par
rapport à 2004" (à l'époque de la clôture de la première étude PrEP au
Cambodge).
Étant donné
que, même maintenant, seulement 8 à 9% des personnes qui en ont besoin, ont accès
à des préservatifs ou à des seringues stériles, que seulement 11% des hommes
gais ont accès à des programmes de changement de comportement, et que seulement
un tiers des mères séropositives ont accès aux ARV pour prévenir la
transmission à leur bébé, augmenter la disponibilité des ARV comme méthode de
prévention ou la prophylaxie pré-exposition reste un énorme défi.
L'utilisation des ARV pour la
prévention continuera d’être une question ayant trait au comportement, a-t-il
ajouté, en termes de personnes qui se présentent au dépistage et, surtout, en
termes d'adhésion.
Une
considération importante est d’apparier l’intervention préventive à l’individu.
La PrEP par exemple a été critiquée comme étant une 'intervention de niche',
mais les interventions de niche étaient importantes pour certains groupes de
personnes et pourraient être extrêmement efficaces, comme par exemple, dans un autre
contexte, les contraceptifs injectables.
Enfin, bien
sûr, l'argent et l'allocation des ressources représenteront un énorme problème. "Les données
scientifiques ne changent pas le monde - les programmes et les politiques
soutenus par la société civile, les donateurs, les exécutants et les
gouvernements le font," a-t-il dit.
Dans ce
contexte, Tim Farley, de l'Organisation Mondiale de la Santé, en présentant un
examen exhaustif des processus d'octroi de licences nécessaires aux méthodes de
prévention à base d'ARV aux Etats-Unis, en Europe et en Afrique, a souligné les
différences extrêmes de prix pour le ténofovir et le Truvada dans des
contextes différents: à partir de 35,82$ aux Etats-Unis (presque toujours
escomptés) pour un comprimé de Truvada, à 0,87$ pour
le prix «non lucratif» payé au fabriquant Gilead dans les pays à faible revenu
et le prix encore plus bas de 0,28$ pour
le médicament générique équivalent. Il a noté,
toutefois, que Gilead avait déjà permis aux compagnies de médicaments
génériques de produire le ténofovir et le Truvada à des prix
inférieurs.
Helen Rees, de
l’Université de Witwatersrand en Afrique du Sud, a déclaré que les nouvelles
données du traitement comme prévention et des études PrEP étaient arrivées au
moment où elle était impliquée dans la rédaction du nouveau plan national
contre le Sida du pays. Elle a dit que les nouveaux choix en matière de prévention
pouvaient être déconcertants. "Devons-nous
mettre plus de personnes sous traitement, circoncire tous les hommes, ou acheter
des millions de préservatifs?" a-t-elle demandé. Dans un premier temps, le pays
avait étendu ses critères de CD4 à 350 cellules/mm3 conformément aux directives de l'OMS et a décidé, vu qu’à
peine 45% des personnes qui auraient besoin de traitement sont actuellement
sous traitement, que l'accès au traitement reste la plus grande priorité en
Afrique du Sud.
Elle a
ajouté, toutefois, que les données des études sur les couples sérodiscordants
ne produisent pas nécessairement le type de données nécessaires pour juger de
l'efficacité probable du traitement comme prévention ou de la PrEP. "L’Afrique
du Sud est un pays ou les foyers sont à prédominance dominés par les femmes et où
il y a peu de mariages," a-t-elle dit, "et les couples sérodiscordants
sont difficiles à identifier: les hommes ne se présentent pas toujours". Il a été
décidé que les femmes séronégatives souhaitant concevoir, qui ont eu ou
pourraient avoir des relations sexuelles avec des hommes séropositifs, sont
logiquement la première population qui pourrait avoir besoin de PrEP, mais la
mise en place de la PrEP en tant que service représentait une démarche beaucoup
plus grande que l’expansion du traitement, car elle impliquait la création d’un
nouveau type de service.
Myron Cohen,
le chercheur principal de l'étude HPTN 052, a déclaré que si le monde ne payait
pas pour les ARV maintenant, il serait obligé de le faire plus tard, étant
donné le nombre croissant de personnes ayant besoin du traitement contre le
VIH. Il a déclaré que les conclusions de son étude n'impliquaient
pas une énorme expansion des traitements vers des groupes qui n’y avaient pas
droit auparavant; que pour l'étude, il avait fallu offrir des ARV aux personnes
ayant des taux de CD4 relativement élevés, mais que la réduction de
l'infectiosité devrait s'appliquer également aux personnes dont le taux de
cellules CD4 était inférieur à 350 cellules/mm3, et qu’elle devrait représenter une incitation
supplémentaire pour offrir des antirétroviraux aux deux-tiers des personnes
ayant des CD4 inférieurs à ce chiffre qui n'étaient pas encore sous traitement.
Surtout,
passer des données scientifiques à la mise en place d’un travail de prévention
du VIH qui marche dans le monde réel revient à gérer les incertitudes. Le chercheur
sur les Microbicides, Ian McGowan de l'Université de Pittsburgh, a fait
remarquer que: "Dans un monde idéal, nous traiterions toutes les personnes séropositives
et tous les séronégatifs utiliseraient des préservatifs. Mais les individus
peuvent ne pas accéder au traitement, leur traitement peut échouer, ou ils
peuvent ne pas utiliser de préservatifs. Le monde n'a
jamais été en noir et blanc, et le débat sur le mouvement du traitement vers
les traitements comme prévention, ou vers la PrEP est le genre de débat que
nous avons eu sur l’accès aux médicaments anti-VIH depuis que nous les avons."